Nous nous installons devant les bains-douches et rencontrons ses usagers.

Ils s'appellent Michel, Cédric, Louis-Michel, Enzo, Mamadou, Eric, Ymershata, Jérémy, Hamza, Ruben, Arméla, Ericson, Georgio, Mohammed, Myrtille, Marie, Hamdi, Bessim, Fatima, Sabeg, Macqueen, Sadia, Belkassem, Jean-Yves, Abdallah, Corentin, Ludmila, Rachid, Patrick, Lude, Mehdi, Blaise, Sadia, etc.

Ils ont 39, 36, 32, 24, 43-44, 39, 7, 30, 33, presque 60, 42, 23, 22, au moins 60, 71, 16, 12, 64, 20, 38, 21, 77, 11 et 3 ans. Ils sont réparateurs de machine à sous, travailleurs détachés, enfants, étudiants, tout juste licenciés, en invalidité, anciens salariés de Grand Lyon Habitat, retraités, en formation d'enseigne signalétique, demandeurs d'asiles, livreurs de nuit pour Liddl, graphistes, sans emplois, préférant voyager, cherchant un futur.

Ils sont français, ivoiriens, algériens, mauriciens, antillais, albanais, kosovars, moldaves, nigériens, maliens, maghrébins, espagnols, marocains, kazakhs ou de nationalité indéterminée notifiée sur le titre séjour. Ils parlent français, anglais, albanais, russe, rrom, grec, italien...

Ils vivent dans leurs voitures, camions, caravanes, garages, appartements avec ou sans douches, mobilhomes. Ils vivent dehors, dans des tentes, sous des bosquets à l'ombre des réverbères, sur une dalle de béton ou dans les lieux qu'ils gardent secrets. Ils logent dans des foyers, certains sont propriétaires, d'autres habitent la cité-jardin à quelques pas. Ils dorment dans des squats et se déplacent quand dans ceux-ci il fait trop froid, ils se font expulser parfois. On leur prête ou on leur loue une chambre, une cave.

Ils sont mobiles souvent, par contrainte ou par choix. Ils ont parfois l'âme d'aventuriers. Ils aiment connaître parfaitement une ville en la traversant de part en part depuis 15 ans. Ils se rendent invisibles, ne laissent aucunes traces de leur occupation. Ils préservent leur espace refuge.

Ici, aux bains-douches, ils viennent à pied, en tram, en métro, en voiture, seuls, accompagnés, en famille, se laver, prendre leur douche, se reposer, ouvrir les yeux, commencer la journée, faire leur toilette, être présentable, se délasser, par habitude, faire un gommage ou un shampoing, être propre, se raser, profiter de l'eau très chaude, parce que c'est propre, pour se sentir mieux, pour réfléchir mieux.

Pendant une semaine, nous écoutons les récits de vi(ll)es et enregistrons l'habiter. Nous tentons ainsi de comprendre ces urbanités invisibles et provisoires qui, depuis les bains-douches, étire les frontières de la ville et en épaissit les bords.

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