La recherche que nous proposons traverse les thématiques de l’habiter, de la métropolisation et de la précarité. Le croisement de ces notions rencontre inévitablement les questions de la mobilité et par là l’accès à un certain nombre de services publics, dont l’accès à l’eau.

L’économie libérale du monde dans lequel nous vivons a pour conséquences urbaines, l’accentuation des fractures territoriales au sein d’une même métropole. Entre recherche d’investissement et de capitaux et nécessité d’aménager des espaces « normés » pour les cadres supérieurs, la métropole de Lyon rencontre des difficultés à tenir compte des personnes les plus précaires, désireuses aussi d’en profiter. Bien que les citoyens soient invités à toujours plus de mobilité - montrée comme un signe de modernité - l’ultra-nomadisme des populations les plus fragiles (ouvriers en camion, voiture, hôtel low-cost, migrants, sans-abris, etc.) pose problème quant à la gestion d’espaces impensés, relégués dans les zones d’urbanisme transitoires, d’architectes non pérennes. Alors, la ville, ne sachant faire avec ces réalités, opte pour une cécité complexifiant leurs possibilités d’habiter normalement la cité.

Nous nommons ces réalités coincées sous la maille serrée, figée et administrée du cadastre, « urbanités provisoires, invisibles et mobiles ». Nous voulons alors les comprendre et tenter de les représenter. Est-ce ce que la métropolisation a une incidence sur leur forme et leur non gestion ? Est-ce qu’elles sont - ou pourraient devenir - un curseur possible d’analyse de la fabrication de la ville contemporaine ? Comment ces urbanités provisoires, invisibles et mobiles sont-elles habitées ?

Nous partons de l’hypothèse que l’habiter précaire est « éclaté » sur le territoire et que par conséquent la morphologie constellaire de cet habiter comprend des déplacements, une temporalité, des trajets reliant ainsi les différents « besoins » de l’habiter, qui ont alors lieu ailleurs que dans l’abri-toit (se laver, s’habiller, dormir, s'aimer, manger, faire les devoirs, etc.)

La restructuration et le regroupement des services publics engendrent des services plus éloignés des usagers et leur imposent une plus grande mobilité. D'autant que le regroupement géographique se fait par « service » et non pas par « pôle multi-services ». Le lieu unique pour se laver s’éloigne du lieu où l’on se nourrit, etc. L’argument politique pour le regroupement de ses services est leur performance. L’humain et son bien-être disparaissant derrière les chiffres de la rentabilité, fermait en 2016 l’avant dernier bain-douche municipal de Lyon.

A contrario, il nous paraît indispensable de nous pencher sur l’essence même de l’urbain : l’être humain. C’est dans ce but que nous souhaitons donc partir de la situation du dernier bain-douche de la métropole, situé dans le 7e arrondissement de Lyon et étudier plus précisément, à travers les récits de vi(ll)es de ses usagers, un des « besoins » de l’habiter, l’accès à l’eau et à l’hygiène corporelle. En effet, alors que le droit à l’accès à une eau de qualité et à des installations sanitaires pour tous ai été reconnu comme un « droit humain » en juillet 2010 par l’Assemblée Générale de l’ONU, encore plus de 220 000 personnes privées de logement n’ont pas accès à l’eau en France, selon le 21e rapport annuel sur le mal-logement, Fondation Abbé Pierre.

Nous allons ainsi récolter des récits de vi(ll)es, enregistrer les distances et les temps nécessaires et cartographier cet habiter. Nous allons chercher les ambiances et les manières de dire l’eau. Ainsi, ici, se dessinera petit à petit une autre constellation, qui faisant face au cadastre, nous donnera peut-être les nouveaux contours de la ville à faire exister.

Cette recherche s’appuie sur deux pôles complémentaires. Le premier, théorique, propose d'interroger la thématique de l’eau dans la ville à l’aune des concepts de métropolisation, de corporéité et de mobilité, par le prisme de la santé et du confort. Le second est une approche par l’expérience et s’appuie sur le dispositif Campement Sonore. Ce dispositif nous permet de partir à la rencontre des usagers des bains-douches, d’enregistrer nos conversations, d’enregistrer leur pratiques urbaines de la ville, etc. Il s’agit ici de déployer un axe de recherche qui s’alimente de manière concomitante par ces deux approches qui, elles-mêmes, se nourrissent l’une de l’autre. Aussi, c’est bien grâce à la poiésis et à la praxis que peut émerger le faire-théorein, ou la théorie qui naît de l’observation et de l’analyse pour chercher la vérité.

Cette recherche conduite par l’expérience est aussi un tentative de passer à l’acte. Face au constat de l'homogénéisation de l'espace public et au recul des aménités urbaines, nous souhaitons, par ce travail, accompagner le changement de paradigme nécessaire aux transitions vers plus d'hospitalité(s). Considérant que la connaissance se trouve partout, et donc bien entendu dans le récits de vi(ll)es des personnes en situation de précarité, nous imaginons, par son biais, faire émerger de la commande et écrire un cahier des charges à destination d’une maîtrise d’ouvrage engagée. Il s'agit donc de partir de ces récits pour penser la ville de demain, car il nous semble que c'est de ce réél que s'inventent, se conçoivent et se dessinent les possibles. Ce projet de recherche vise donc à saisir les brèches d'actions concrètes et à favoriser leur possible réalisation, que ce soit dans leur projection-schématisation ou par la construction de prototypes d'espaces publics.

C’est dans le passage de l’expérience à l’expérimentation que se situe notre proposition.